18 mai 2011 | Mis à jour | 07h25     Laurence Guyon

Les enseignants de Soyaux prennent la tête d'un mouvement de fronde contre un nouveau «livret personnel de compétences» qui suivrait l'élève toute sa vie, dès ses 2 ans.


Denis Lavauzelle montre le livret utilisé à Grenoble. Qui contient des questions édifiantes
pour les maternelles. Photo Yseult Lassée


"Nous avons choisi ce métier pour faire un travail d'éducateurs. Avec ces nouvelles évaluations, on va devenir des éleveurs de champions: on nous demande de faire des mesures de performances. C'est un système qui nous effraie", s'étrangle Denis Lavauzelle, directeur de l'école Freinet à Soyaux.

Rassemblés hier au Champ-de-Manoeuvre, les enseignants de maternelle et de primaire de la commune entendaient dénoncer haut et fort le nouveau «livret personnel de compétences» qu'ils sont censés mettre en place dès la prochaine rentrée scolaire. «Nous ne sommes pas les premiers, prévient Sandrine Dupin-Bosselli, l'une des institutrices du quartier. Il y en a déjà qui râlent à Champniers et à Gond-Pontouvre. Ça va faire tache d'huile.»

«Comme un CV électronique»

D'ores et déjà, 44 enseignants sur la cinquantaine que compte le secteur annoncent qu'ils refusent d'utiliser ce livret. Ils ont envoyé un courrier en ce sens à l'inspecteur d'académie. Ils détaillent, point par point, tout ce qui les révolte ou les inquiète. «C'est un système binaire, gravé dans le marbre, qu'on doit utiliser dès 2 ans, jusqu'à la fin de la scolarité, et même au-delà. Ça suivrait les jeunes comme une sorte de CV électronique», explique Denis Lavauzelle.

Les profs, dès la maternelle, doivent remplir ce livret numérique en répondant par oui ou par non à une batterie de questions (lire ci-dessous). «C'est un saucissonnage en compétences qui sont très floues, où il y a une grande part de subjectivité», s'insurge Sandrine Dupin. Pas de place pour la nuance et tout sauf un outil pour aider l'élève. «On n'est pas contre l'évaluation, clament-ils. Mais on a déjà ce qu'il faut.»

«L'administration a été très discrète sur ce livret, ironise Xavier Favre, enseignant à Jean-Moulin. On a eu des informations par nos propres recherches, par nos syndicats, pas par l'administration. Et les parents n'ont pas du tout été informés. Ce document qui va suivre leurs enfants toute leur vie serait mis en place sans l'accord des parents?» Il ajoute: «De tout temps, le livret scolaire appartenait à l'école et à l'élève. Là, il n'appartiendra plus à la famille, qui pourra tout juste disposer d'une copie.»

Aline Varachaud, directrice de l'école du bourg de Soyaux, insiste: «Je suis aussi inquiète en tant que maman.» Du côté des parents d'élèves, Georges Tritz, le président départemental de la FCPE, tire la sonnette d'alarme depuis le mois de janvier: «Ce n'est qu'un filtre de plus pour sélectionner les élèves et les empêcher d'entrer au lycée. Autrefois, ce livret servait aux chômeurs pour se présenter à l'agence pour l'emploi.» Denis Lavauzelle pointe un autre risque de dérive: «Ce système est développé non pas par l'Éducation nationale, mais par une société privée qui va disposer de ces données.»

Quelles sanctions risquent les enseignants frondeurs? Ils n'en savent rien. Et certains d'entre eux n'en sont pas à leur coup d'essai, notamment contre les évaluations nationales. Dans un autre département, les rebelles ont tout au plus été «incités fortement» par l'inspectrice d'académie à utiliser le livret de compétences.

Grilles d'évaluation: morceaux choisis

Les enseignants se sont penchés sur les grilles d'évaluation qu'ils sont supposés remplir dès septembre, en répondant uniquement par oui ou par non. En voici quelques extraits, tirés du dispositif expérimental de l'académie de Grenoble, pour la maternelle.

«À la fin de l'école maternelle, l'élève est capable de:

- Identifier les principales fonctions de l'écrit.

- Produire un énoncé oral pour qu'il puisse être écrit par l'enseignant.

- Exécuter en autonomie des tâches simples et jouer son rôle dans des activités scolaires.

- Éprouver de la confiance en soi, contrôler ses émotions.

- Adapter ses déplacements à des environnements ou contraintes variés.

- S'exprimer sur un rythme musical ou non, avec un engin ou non.

- Exprimer des sentiments et des émotions par le geste et le déplacement.»

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