Bien plus que la mort d'Oussama Ben Laden, qui n'a eu qu'une portée symbolique, l'emploi massif des drones depuis 2008 a radicalement affaibli Al Qaïda en Afghanistan. Près de 2.000 membres du réseau terroriste auraient ainsi été éliminés. Les « campagnes de dronage », néologisme militaire qu'il convient d'usiter, n'en soulèvent pas moins nombre de nouvelles questions juridiques et stratégiques.

Voilà une expression ultra-tendance dans les milieux de défense : « campagne de dronage ». Al Qaïda n’y a pas résisté. Même les plus avertis avouent la découvrir, Google dévoile l’étendue de son ignorance en renvoyant le chercheur lambda vers « drainage ». C’est dire…
En revanche, le moteur de recherche n’en finit plus d’égrener la liste mortifère des membres du réseau terroriste victimes d’attaques des drones en question (Voir Google Maps):

- 4 juin 2011 : Ilyas Kashmiri, successeur potentiel de Ben Laden tué par des drones.
-15 septembre 2011 : Abou Hafs al Chahri, le chef opérationnel d'Al Qaïda au Pakistan tué récemment par un drone américain.
- 21 septembre 2011 : Dix membres présumés d'Al-Qaïda ont été tués dans des raids de drones américains contre leurs bastions dans le sud du Yémen.

Et les frappes réalisées n’ont cessé de s’intensifier depuis 2008. Selon la New America Foundation, 34 raids ont été menés en 2008, 53 en 2009 pour environ 400 victimes de « combattants ennemis ». Enfin, 117 raids en 2010 et près de 700 victimes « ennemies ».  
A ce merveilleux tableau, John Brennan, le conseiller d’Obama dans la lutte anti-terroriste a ajouté une petite pointe de poésie assurant qu’il n’y avait eu « aucune victime collatérale ».
Le Long War Journal estime, pour sa part, que les attaques de drones ne font jamais plus de 10% de victimes civiles.

Le rapport de la New American Foundation les évaluent à plus d’un tiers : « les États-Unis acceptent le risque de tuer 20 civils s’ils peuvent éliminer un chef d’Al Qaida », fait remarquer Karim Pakzad, chercheur à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques.

LA DRONE DE GUERRE
Les attaques de drones eu Pakistan depuis 2004

Longtemps niées et gardées vaguement secrètes par la CIA, de l’avis des services de renseignements français, plus que la mort d’Oussama Ben Laden, ce sont bien les « campagnes de dronage » - c’est ainsi qu’on les nomme dans les milieux de défense - menées par l’armée américaine en Afghanistan et au Pakistan qui ont le plus largement contribué à l’affaiblissement d’Al-Qaïda ces deux dernières années.

Des avions sans pilotes téléguidés, des frappes ultra-chirurgicales, et des agents basés à 12.000 kilomètres de là qui rentrent tranquillement chez eux le soir dans leur cité de Langley (le siège de la CIA), une fois leur mission militaire accomplie dans des régions où ils ne sont même pas en guerre (Yémen, Pakistan). Des attaques qui ne répondent à aucun droit sinon la volonté américaine qui relève de l’impunité. La guerre sans champ de bataille et un risque à sens unique. Le meilleur des mondes combattants.

Enlevé et détenu pendant sept mois en Afghanistan et au Pakistan, le journaliste du New York Times David Rohde a raconté « la présence terrifiante des drones. Nous pouvions les entendre tourner au-dessus de nos têtes pendant des heures », a-t-il écrit dans le récit de sa captivité. « Ce ne sont que des points dans le ciel, mais leurs missiles portent à des kilomètres. Nous savions que nous pouvions être immolés à tout instant ».

Si les attaques de drones se sont imposées, le dronage massif est source de sérieuses tensions entre Washington et Islamabad. Confrontées à une opinion publique très remontée, les militaires pakistanais jouent un double jeu, allant jusqu’à accueillir des drones sur la base aérienne de Shamshir, dans le sud du pays. Ils n’ont pourtant guère apprécié de voir un appareil américain s’écraser dimanche 18 septembre dans une zone tribale du Pakistan.


DES FRAPPES ILLÉGALES

De quoi aggraver les sources de tensions après l’assassinat d’Oussama Ben Laden en territoire pakistanais et les soupçons de proximité entre les services de renseignement pakistanais (ISI) et le réseau terroriste Haqqani responsable de plusieurs attentats terroristes à Kaboul ces dernières semaines. Invité à une conférence organisée par la Fédération pour la Recherche Stratégique, Gilles de Kerchove, coordonnateur de la lutte contre le terrorisme pour l’Union européenne a d’ailleurs admis que « les Américains ne savaient plus comment faire avec le Pakistan. Ils sont dans un état de grand désarroi, quand on voit que l’Ambassadeur américain en Afghanistan met directement en cause l’ISI… ».
 
L’utilisation massive des drones ne fait qu’envenimer la situation. Dans un rapport sur les exécutions arbitraires publiés en mai 2010, son rapporteur Philip Alston sommait déjà les pays employant  des drones de mettre en place des règles et des garanties pour ces opérations, de rendre publique les données sur les pertes civiles et de prouver qu’ils ont tenté de capturer ou de désarmer les suspects sans les abattre. En réalité, dit-il, ces frappes « n’ont aucun fondement légal » et « comportent le risque considérable de devenir des crimes de guerre » : «  Les agences de renseignement, qui, par définition, n’ont pas à rendre de comptes, hormis à leurs commanditaires, n’ont pas à piloter des programmes destinés à tuer des gens dans des pays étrangers ».

Selon Mary Ellen O’Connell, vice-président de l’American Society of International Law, l’emploi de drones au Pakistan est totalement illicite : « Dans la plupart des attaques de drones, les Etats-Unis ciblent un seul individu mais beaucoup meurent, ce qui pose la question de savoir s’ils respectent l’immunité des civils et le principe de proportionnalité. Tuer à longue distance rend la décision plus facile. Au Pakistan ou au Yemen, les Etats-Unis emploient des drones hors des zones de conflits.».

UN DROIT DE LA GUERRE À ADAPTER AUX NOUVELLES TECHNOLOGIES

De son côté, l’administration Obama affirme avoir  « revu avec soin », les procédures de désignation des cibles pour s’assurer qu’elles étaient en accord avec le droit international.
Dix ans après les attentats du 11 septembre, les Etats-Unis invoquent encore une loi d’auto-défense qui leur permet d’utiliser la force dans des pays en lien avec Al-Qaïda, les talibans ou des « forces associées ». : « Cette dernière notion est complètement indéfinie et même si les Etats-Unis agissent en état de légitime défense, le ciblage d'une personne particulière doit encore se conformer aux exigences des lois de la guerre et des droits humains » ajoute Philip Alston.

Sous l’Administration Obama, les exécutions extra-judiciaires ont donc été préférées à la détention.

N’était leur efficacité, les campagnes de dronage commencent à peine à révéler l’ensemble des problématiques juridiques et stratégiques qu’elles soulèvent. Invité à conclure une journée d’études sur les perspectives de la lutte contre le terrorisme, François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la Recherche Stratégique qui avouait avoir découvert à cette occasion le mot de « dronage » invitait l’assistance à s’interroger sur l’emploi de ces armes de guerre aux faux airs de jeux vidéos, si chacun menait sa guerre préventive contre la terreur: « A quel droit répondent ces attaques ? Cela ne nous pose guère de problèmes tant qu’il s’agit de lutter contre Al-Qaïda, et que ce sont nos alliés qui développent ces technologies, mais le jour où les Chinois ou d’autres pays s’y mettront, des éléments pourraient échapper à notre éthique ».
Une éthique déjà mise à mal par les pratiques américaines. 

Régis Soubrouillard - Marianne | Mercredi 28 Septembre 2011 à 12:01

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