La direction de la Fonderie du Poitou serait bien tentée de délocaliser son usine d'Ingrandes en Bulgarie pour profiter d'ouvriers à bas coûts. Un exemple parmi tant d'autres qui justifie la nécessite du débat sur le protectionnisme. Notre Pierre Lévy est favorable au fait de mettre des écluses aux frontières, mais il privilégie l'idée d'un protectionnisme national plutôt qu'européen. 

(capture d'écran Dailymotion - BFMTV - cc)

La direction de la Fonderie du Poitou (FDPA) a demandé, le 19 octobre, la liquidation judiciaire de l’entreprise. Elle poursuit ainsi son bras de fer avec les 400 ouvriers de l’usine d’Ingrandes (Vienne), qui ont le tort d’avoir refusé une diminution de… 25% de leurs salaires annoncée en juillet. Ceux-ci ne sont pas dupes du chantage implicite : le groupe Montupet, à qui appartient FDPA, pourrait bien vouloir se débarrasser de cette usine française en en délocaliser la production vers son site bulgare. De fait, il ne se passe guère de semaines sans qu’une délocalisation, vers l’Europe de l’Est en particulier, ne soit annoncée.
 
Une hémorragie qui met une nouvelle fois en cause non seulement la libre circulation des marchandises (importations), mais aussi celle des capitaux (désinvestissements). Et qui légitime donc le débat sur le « protectionnisme », tout récemment étayé par l’excellent ouvrage de François Ruffin. Son titre, Leur grande trouille (chroniqué ici ), n’est pas excessif : en juin dernier, Le Monde titrait par exemple (17/06/11) : « la tentation protectionniste gagne du terrain » – histoire sans doute de suggérer que de la tentation au péché, il n’y a qu’un pas.

Et puis, il y a toute cette caste qui, dès lors qu’on semble vouloir toucher à ses intérêts sonnants et trébuchants, fait assaut d’élégance de style : « débilité », « simplisme », « imbécillité », « stupidité », « connerie », ce dernier terme, faut-il le préciser, étant proposé par Alain Minc.

Pas d'arguments, mais des qualificatifs ronflants

Dans un état d’esprit évidement très différent, certains de ceux qui ont le mérite de proposer la remise en selle du protectionnisme s’empressent de le rendre plus présentable en précisant aussitôt « européen ». Comme si, effrayés par leur propre audace, ils se rassuraient eux-mêmes en expiant cette transgression par une prompte concession à la pensée économique (comprendre : pensée à bas coût) dominante. Car mâtiner une proposition de l’adjectif « européen » doit normalement vous assurer la rédemption. Quelque chose d’européen ne peut être fondamentalement mauvais, n’est-ce pas ?
 
C’est notamment le cas d’Arnaud Montebourg, qui oppose le « protectionnisme coopératif, de développement et d’émancipation » (on pourrait ajouter pour faire bon poids : durable, soutenable, convivial et citoyen) au « protectionnisme haineux et revanchard de l’extrême-droite » (et pourquoi pas : raciste, archaïque, xénophobe et populiste). Las, comme souvent, la cocasse prolifération de qualificatifs ronflants est inversement proportionnelle au nombre d’arguments.
Ces arguments – factuels et raisonnés – susceptibles de montrer que l’Europe est un cadre pertinent (c’est-à-dire capable d’opérer de manière efficace), et surtout légitime (c’est-à-dire s’appuyant sur une légitimité populaire), on les cherche désespérément.
 
Ledit protectionnisme européen propose d’utiliser l’Union européenne en vue de la mise en place d’« écluses » aux frontières de l’UE, de normes et de règles communes aux Vingt-sept pour contrer le libre jeu du « laisser-faire, laisser passer » mondial. Le malheur, c’est que, dans son essence même, l’UE a été conçue pour faire l’inverse – et ce, dès le traité de Rome. Bref, pour prendre une image : on aura beau faire, on ne peut transformer une prison en école, quand bien même une nouvelle direction en prendrait les rênes, et édicterait un nouveau règlement intérieur.

Un nouvel interdit politico-intellectuel

D’autre part, le raisonnement s’appuie sur l’hypothèse selon laquelle les Etats-membres auraient peu ou prou des intérêts analogues. Or, vers quelque domaine qu’on se tourne, c’est le contraire qui est vrai ; du reste, on comprend mal comment le « protectionnisme européen » dissuaderait les délocalisations vers la Pologne, la Roumanie, la Bulgarie, la Slovaquie...

Ce n’est pas qu’il y ait des « bons » ou des « mauvais » pays, mais la situation objective des uns et des autres est souvent très différente, voire parfois opposée : agriculture, industries, énergie, secteur financier... Ce n’est pas un drame, c’est un fait. Ainsi, récemment, les membres de l’UE se sont écharpés sur l’opportunité d’établir une taxe (provisoire) face à l’afflux de chaussures chinoises et vietnamiennes. Une partie des pays était pour (là où restent encore quelques lambeaux de cette industrie), l’autre était contre (faut-il préciser la décision qui a prévalu ?).
 
Enfin, si on refuse l’argument pointant la nature de l’UE (et pas seulement les politiques qu’elle impose), on peut de toutes façons s’interroger : quand bien même un partisan du « protectionnisme européen » accéderait à l’Elysée, celui-ci devrait attendre qu’une majorité qualifiée des dirigeants des pays voisins bascule dans ce même camp – sauf à faire un bras d’honneur à l’« acquis communautaire », autrement dit à sortir de l’Union. Ce qui ne serait peut-être pas une mauvaise idée, mais qui ne semble pas être le credo des « protectionnistes européens ».
 
En portant aux nues le « protectionnisme européen » pour mieux balayer d’un revers de main le protectionnisme national, les thuriféraires du premier semblent vouloir édicter un nouvel interdit politico-intellectuel, fort comparable avec celui dont ils ont été victimes et qu’ils affirment, légitimement, vouloir briser.
 
Il serait pourtant dommage d’éviter ce débat légitime.
Pierre Lévy - Blogueur associé | Jeudi 20 Octobre 2011 à 18:01