IL FAUT PRENDRE LE TEMPS DE LA CONCERTATION »

  

Entretien avec Isabelle Graux, adjointe au maire d'Amiens chargée du logement
et de la politique foncière, et présidente de OPAC
(Office public de l'habitat) AmiensPicardie.

 

OruAmiensRencontrée à l'occasion des deuxièmes Assises nationales de la politique de la Ville, qui se sont tenues à Amiens les 7 et 8 novembre derniers, Isabelle Graux nous dresse un bilan politique et social des réhabilitations et des démolitions engagées dans sa ville.

Gilles Demailly, maire (PS) d'Amiens, a été élu en 2008. Vous avez donc repris en route le projet de rénovation urbaine à Amiens. Qu'avezvous changé ? ISABELLE GRAUX.On a commencé par signer un avenant à la convention Anru (Agence nationale de rénovation urbaine) pour qu'il y ait davantage de réhabilitation. La grande transformation est là. La réhabilitation est le seul moyen d'obtenir des crédits de l'État aujourd'hui. On a environ 2000 logements en réhabilitation. Par ailleurs, on va détruire autant de logements (841) qu'on va en construire. On a aussi proposé d'autres réaménagements. Par exemple le bâtiment Fafet, on a décidé de le couper en deux, supprimer vingt logements et faire une voie de circulation douce. De sorte qu'on fait d'un grand bâtiment très difficile à vivre deux bâtiments plus petits et, on l'espère, plus facile à vivre. Malgré le temps passé à renégocier la convention Anru (et il reste encore des ajustements), on a gardé tous les crédits de l'Anru, y compris les opérations desquelles on aurait pu être exclus parce que nos prédécesseurs ne les avaient pas réalisées. Le montant s'élève donc à 76 millions d'euros de l'État, portés à 78 millions grâce aux deux millions obtenus du plan de relance. La grosse nouveauté, c'est que les bailleurs sociaux et les collectivités territoriales ont mis davantage d'argent.

Au bout de trois ans, quel regard portezvous sur la rénovation à Amiens ? ISABELLE GRAUX. Sur l'Anru, on porteun bilan positif. On a sauvé toutes les participations financières de l'État qu'on avait obtenues. On peut aussi se réjouir d'avoir introduit dans le PLU (plan local d'urbanisme) une obligation de réaliser des logements sociaux dans les quartiers où, nous sembletil, il n'y en a pas assez. Nous avons fait faire une carte de la ville avec les densités de logements sociaux, de privés. L' objectif étant d'avoir au moins 30 % de logements sociaux dans toutes les opérations de promotion privée.

Comment fonctionne cette « obligation » de logements sociaux ? ISABELLE GRAUX. Un investisseur qui réalise doit trouver un bailleur social à qui vendre. Ce qui est cocasse car les bailleurs sociaux construisent mieux du point de vue de la qualité, du bâti et de la taille des logements. Cela oblige les opérateurs soit à faire des progranmmes qualitatifs, soit à définir d'avance les besoins des bailleurs sociaux. À Henriville ou à Amiens Sud, il y a une obligation de ces 30 % de logements sociaux. Au début, les opérateurs ont protesté un peu mais finalement ça permet d'avoir des bâtiments non répérés comme du logement social. Cela a un sens pour la mise en place de la mixité sociale. Aujourd'hui, de plus en plus de villes le ont.

Sur certains quartiers comme VIctorineAutier ou FafetBrossolette, les travaux n'ont pas été simples à mener. S'agitil d'un manque de concertation ? ISABELLE GRAUX. D'une manière générale, l'équipe qui a été élue en 2008 portait un projet particulier de démocratie locale et de participation des habitants. On a créé des conseils d'habitants sur l'ensemble de la ville qu'on soit dans un quartier en ZUS ou pas. Beaucoup se sont piqués au jeu, ce qui prouve que chaque habitant peut avoir une vraie expertise de la ville. Dans les quartiers dits « politique de la ville », des procédures particulières ont été mises en place par l'Anru, par les bailleurs sociaux et par la ville. Quand on mène un projet de réhabilitation, on fait de la concertation avec les habitants. Parfois, la négociation dure un an et demi avec les gens.

Quelles sont les étapes de cette concertation ? ISABELLE GRAUX On va voir les locataires, on discute avec eux du projet. Des employés de l'office vont chez les gens pour relever toutes les doléances. On désigne un prestataire technique qui s'intéresse au bâtiment. A partir de là, on propose un programme que l'on soumet aux habitants. L’exemple du projet de réhabilitation à Amiens Sud est, dans le quartier Philéas-Lebesgue (83 logements), est très parlant. On l'a considérablement amélioré. On ne pouvait pas se contenter de faire de la réhabilitation thermique. En tant que présidente de l'office HLM, il me semblait nécessaire de rencontrer tous les locataires. À la première réunion, on a eu 50 % de locataires. Pour moi, ce n'était pas suffisant. Il fallait au moins 80 % de réponses pour commencer les travaux. Donc, on a reconvoqué les locataires. Car le temps des habitants n'est pas celui de la rénovation urbaine. Pour les dernières réhabilitations et pour certains projets, on a pris 18 mois mais ce n'est jamais assez. Il faut arrêter par ailleurs de vouloir tout changer vite et donner le temps aux gens et aux choses de s'installer si on veut que ça fonctionne. Convaincre les gens de quitter le logement dans lequel ils sont depuis vingt ans ne peut pas se faire du jour au lendemain même si ce que vous leur proposez est un nouveau logement infiniment qualitatif.

Les locataires expriment de vives inquiétudes sur l'augmentation possible des loyers. Que leur répondezvous ? ISABELLE GRAUX.Les hausses de loyers sont encadrées. À Amiens, on a un plan stratégique de patrimoine pour lequel nous nous sommes fixé des objectifs de construction et de réhabilitation. Nous nous sommes inscrits aussi dans un plan de consolidation de la caisse de garantie du logement locatif social (CGLLS). Cette caisse mutualiste nous accorde une subvention pourvue que les collectivités locales soutiennent le bailleur social. Quand les collectivités mettent trois euros, la CGLLS en met un. Notre objectif est d'obtenir 11 millions. Quand on signe avec eux, on s'engage aussi sur la question des loyers et sur la question de l'endettement. Il faut savoir qu'à Amiens 80 % des habitants sont éligibles au logement social! Notre objectif est donc de maintenir les loyers aussi bas que possible, Beaucoup sont solvabilisés par l'APL mais si la situation familiale change, on peut perdre ces aides. Cela renvoie au débat: aide à la pierre, c'està-dire à la construction de logements sociaux, ou aide à la personne ? C'est pour moi une véritable erreur que l'État ait renoncé à aider les bailleurs à construire des logements sociaux. Dans le plan de financement, l'aide à la pierre pérennise les gens dans les logements. Plus on a d'argent de l'État, moins les loyers sont chers et moins les gens ont besoin des APL. Si demain on touche à l'APL, les bailleurs sociaux peuvent mettre la clé sous la porte. La situation de crise économique actuelle pousse à la vigilance. On peut faire toutes les rénovations urbaines du monde, restent les conditions sociales sur lesquelles il est urgent d'agir au niveau local mais aussi et surtout au niveau national.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR IXCHEL DELAPORTE

 

Exrait HUMANITE DIMANCHE - SPÉCIAL COLLECTIVITÉS