Une centaine de médecins girondins lancent un manifeste contre les dépassements d'honoraires. En Charente, la mesure est jugée un peu radicale. On préférerait une remise à plat des rémunérations.

L'écrasante majorité des médecins charentais ne pratique pas les dépassements d'honoraires.
Le niveau de vie de leurs patients ne le leur permet pas. Photo archives Phil Messelet

"Ras le bol d'entendre dire que ceux qui pratiquent les dépassements d'honoraires font une meilleure médecine», s'agace le Dr Coadou, médecin bordelais à l'initiative d'un drôle de pavé dans la mare. Il vient de lancer un manifeste signé par une grosse centaine de toubibs girondins qui demandent carrément la fin des dépassements d'honoraires (1).

Alors qu'une négociation s'engage entre le gouvernement et les partenaires du monde médical pour tenter de venir à bout des abus les plus criants, le manifeste va plus loin:«Tous les dépassements d'honoraires sont abusifs, assène Bernard Coadou. On peut très bien gagner notre vie en secteur 1.» Pour lui et les autres signataires, parmi lesquels figurent aussi bien des professeurs hospitaliers que des spécialistes libéraux, le motif de cette pétition est simple: «En 2010, 29% de la population française a repoussé des soins pour des raisons financières.» Pas question de cautionner un système qui laisse de plus en plus de monde sur le bord de la route alors qu'eux-mêmes ne sont pas dans le besoin.

Alain Galland, le président du Comité interassociatif sur la santé (Ciss) de Charente, est ravi de l'initiative: «Si tous les médecins pouvaient faire la même chose, ça serait bien. On ne dit pas qu'il ne faut pas rediscuter de la rémunération des médecins, mais il faut rouvrir totalement les négociations. Ce qui se prépare, c'est un coup d'épée dans l'eau.»

Peu d'abus en Charente

Le plus choquant pour Alain Galland, ce sont les dépassements imputables aux établissements publics de santé. À l'hôpital d'Angoulême, le directeur, Thierry Schmidt, est serein. «Ici, aucun médecin n'est en dépassement d'honoraires. C'est un choix éthique partagé par la direction et les praticiens.» Au centre clinical de Soyaux en revanche, on reconnaît que la plupart des médecins pratiquent les dépassements. Sans en préciser le nombre.

Pourtant, la Charente n'est pas un des départements où les médecins exagèrent le plus: le niveau de vie moyen des patients est trop faible pour qu'on puisse les ponctionner davantage. «C'est le cas dans certaines grandes agglos et les vrais abus sont le fait d'une toute petite minorité de médecins», relativise Thierry Schmidt.

Plutôt une remise à plat des rémunérations

Le Dr Alliat, président du Syndicat des médecins libéraux (SML) en Charente, rappelle la position de son syndicat: «Le SML défend le secteur 2, mais condamne les dépassements excessifs.» Selon lui, localement, il ne s'agit que de «quelques euros». Il justifie le secteur 2 «par la pratique d'une médecine différente, avec des coûts supérieurs, des investissements en matériel de pointe». Si le secteur 2 est remis en cause, il faut «une nouvelle convention, avec une vraie remise à plat».

Un généraliste de secteur 1, adhérent de MG France, ne veut pas d'hypocrisie: «On a tous besoin que notre profession soit revalorisée. On travaille de plus en plus en coopération. On a donc besoin de personnel. Il faut prévoir d'autres modes de rémunération.» Mais surtout pas par le biais des dépassements d'honoraires qui induisent «une médecine à plusieurs vitesses». Il rappelle quelques principes historiques: «La loi de 1945, c'était le même accès aux soins pour tous.» Aujourd'hui, on en est loin, estime-t-il.

Du côté de l'Ordre des médecins, le président, Michel Bacquart, remonte lui aussi dans le temps. «Le secteur 2 a été créé par le gouvernement de Raymond Barre qui refusait de revoir à la hausse les honoraires des médecins.» C'était dans les années 80. Il reconnaît que le fonctionnement actuel n'est pas satisfaisant. «On ne peut le réformer qu'en prenant en compte le coût des pratiques, avec des technologies plus chères, les assurances plus chères.» Il fait ses comptes: «70% de spécialistes s'installent en secteur 2. Mais tous ne pratiquent pas les dépassements. C'est juste une sécurité pour eux.» Il brandit la menace: «Si on supprime le secteur 2, on n'aura plus de spécialités techniques. Il n'y aura plus que les hôpitaux.»

 

(1) Le «manifeste des médecins solidaires», lancé par l'association «La santé, un droit pour tous».

4,1 millions de dépassements remboursés

L'an dernier, les assurés du régime général en Charente ont été remboursés de leurs frais médicaux à hauteur de 72,66 millions d'euros tous secteurs confondus. Dont 4,1 millions couvrant les dépassements d'honoraires. La quasi-totalité des 309 généralistes charentais (96%) sont en secteur 1 (voir ci-dessous). En revanche, 28% des 258 spécialistes sont en secteur 2, avec d'importantes disparités selon les spécialités: en cardiologie, tous sont en secteur 1, tandis qu'en chirurgie générale, c'est le contraire, avec 90% en secteur 2.

En secteur 1, la consultation est fixée au prix de base de remboursement de la Sécurité sociale, soit 23 € pour un généraliste.

En secteur 2, les dépassements d'honoraires sont autorisés. En général, c'est la mutuelle complémentaire qui rembourse tout ou partie du dépassement.

En secteur 3, hors convention, les honoraires sont libres et le patient n'est remboursé qu'à hauteur de quelques euros.

9 Août 2012 | 04h00 - Mis à jour | 07h14
Laurence Guyon

CHARENTELIBRE.fr