En décernant hier à l'Union européenne le prix Nobel de la paix, le comité norvégien salue les acquis depuis soixante ans mais suggère aussi les défis à venir.

En décembre 2011, des officiers roumains participent à une opération
de sécurisation européenne au nord du Kosovo. (photo afp )

La distinction émane d'un des rares pays non membres du continent, et dont l'euroscepticisme est proverbial : c'est pourtant en Norvège que la décision a été prise hier de faire de l'Union européenne la lauréate du prix Nobel de la paix 2012. Il est vrai que le comité d'Oslo est indépendant et que son président, Thorbjoern Jagland, est un europhile convaincu. Et le prix, décerné pour soixante ans de bons et loyaux services rendus « à la paix, la réconciliation, la démocratie et les droits de l'homme », dixit le comité, est un bel hommage rendu aux précurseurs de l'Europe et à ceux qui ont suivi leurs pas.

Le paradoxe vient évidemment du fait que l'Union décroche le Nobel alors qu'elle se débat dans une crise profonde qui met en danger, sinon la paix elle-même, du moins l'harmonie entre ses membres au point de rendre plausible un recul, voire l'échec du projet européen. On ne s'étonnera pas que les réactions, qui n'ont pas tardé, soient loin d'être unanimes. Dans le concert de louanges sur « l'honneur », même tardif, fait à l'Europe, les voix discordantes sont assez nombreuses, avec comme leitmotiv le danger que l'austérité fait peser sur la paix des ménages européens. Un député eurosceptique britannique a ainsi proposé de décerner le « prix de l'humour noir » au comité sous prétexte que l'Union aurait « créé pauvreté et chômage pour des millions de gens ».

Pas la paix… sociale

Sans aller jusque-là, le philosophe français Michel Onfray pointe qu'il eût été « difficile de décerner à l'Union le Nobel de la paix… sociale ». Et nombreux sont ceux qui, sur les réseaux sociaux, font mine de se demander pourquoi ne pas donner à l'UE le Nobel d'économie. Jean-Luc Mélenchon, lui, eût bien couronné l'Europe du Nobel de littérature « pour la lisibilité de ses traités », mais le patron du Front de gauche plaisante moins lorsqu'il oppose « la paix garantie aux marchés financiers » et « la guerre contre les droits sociaux des peuples ». Quant à Nicolas Dupont-Aignan, il souligne avec férocité que ce prix couronne l'UE « à titre posthume ». Les excès eurosceptiques font bien sûr bon marché de l'essentiel, à savoir les acquis d'une entreprise unique au monde. « La paix est au-dessus de tout, c'est la première chose que nous pouvons revendiquer », a réagi Maurice Faure, dernier signataire français vivant du traité de 1957.

Mais les peuples de 2012 peuvent-ils se satisfaire de ce qu'ils prennent pour acquis ? Non, et Jacques Delors le sait. « Le message est moral et politique, souligne l'ex-président de la Commission. Moral car on salue les pays qui ont renoncé à leur attitude d'hier, et politique car il y a bien des pronostics défavorables à l'Europe. »

Un travail à finir

Député européen et président du Mouvement européen pour la France, Jean-Marie Cavada résume le sentiment de fierté et de responsabilité des partisans de l'Europe. « Le comité donne aux Européens sceptiques, aux nationaux peureux, aux technocrates chagrins une leçon d'une ampleur magistrale », tacle le député européen, qui ajoute cependant : « S'il salue les résultats de soixante ans de paix dans la prospérité, ce Nobel oblige à tourner nos regards vers les acquis du présent réunis dans la Charte des droits fondamentaux. Cette distinction nous exhorte à compléter notre mission de paix à l'intérieur de l'Union, et à devenir, grâce à la construction politique que nous devons amplifier, les promoteurs des libertés à travers le monde. »

Cet encouragement à finir le travail engagé après la guerre est aussi le message des Nobel.

Publié le 13/10/2012 à 06h00 - Par christophe lucet

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