Pas d'hommes encagoulés, hier, autour du cercueil de la victime, mais des avocats en robe.

Par-delà le meurtre sanglant de l'avocat Antoine Sollacaro, enterré hier, la Corse est à bout,saignée à blanc par les crimes de sang.

Propriano. De notre envoyé spécial

« Et la prochaine fois, ce sera qui ? Un curé ? Un enfant ? »
À la terrasse du Grizzly, à Ajaccio, les amis corses se font du mauvais sang. Surtout Antoine dont la lignée remonte à quatre siècles sur l'île : « On est comme en 1918, quand chaque famille était touchée par la mort. Sauf que la mort, c'est la Corse qui l'inflige aujourd'hui à ses enfants. »

L'assassinat de Me Antoine Sollacaro, criblé de balles alors qu'il faisait le plein de sa Porsche en plein jour (1) a scié les jarrets de nombreux insulaires : « On en est à 101 meurtres depuis 2008 ! À peine 40 sont restés impunis. Nous sommes 300 000, comme en Corrèze. Sauf que l'on tue trois fois plus et que l'on résout les crimes deux fois moins ! »

« La voyoucratie est comme chez elle »

Sous un ciel d'été s'offrant un retour de flamme, les gens de Propriano ont rendu un dernier hommage à Me Sollacaro. Une vraie pointure du barreau cet Antoine, un ténor des causes impossibles, pénaliste hors pair avec 75 acquittements à son palmarès. Un vrai militant de l'autodétermination aussi.

Et un fin et très discret négociateur immobilier également. C'est dangereux l'immobilier en Corse. C'est sanglant. L'enquête dira plus tard si l'avocat a « croqué » dans le fruit défendu de l'argent interlope. « Il est mort de ne s'être pas méfié. Comme un innocent », disait, hier, pudiquement François Alfonsi, élu européen. Il manquera à la cause nationaliste, ce bretteur redoutable qui « récitait l'Enfer de Dante par coeur et pouvait plaider en latin ». Il manquera à Yvan Colonna, le berger de Cargèse qu'il continuait de défendre contre vents et marées.

En tout cas, le sang qui a coulé cette semaine a rouvert grand les plaies d'une île meurtrie d'elle-même. Qui use les préfets, enragent les ministres de l'Intérieur et déboussole Paris : « On nous annonce des mesures spéciales. On nous parle de la société corse qui doit se ressaisir ! Nous voulons des mesures normales. Le problème vient que la chasse aux militants a permis aux bandits de s'imposer. La voyoucratie se sent comme chez elle ici. Et tout le monde s'en fout. La vie ordinaire est très tranquille. Sauf quand le sang coule. »

À 17 h, à Propriano, depuis le piton sur laquelle la chapelle s'est accrochée, une avocate du barreau de Bastia s'est retournée, a montré le golfe de Propriano, beau comme un paradis bleu et s'est dit : « Une des données du problème, c'est que c'est beau. Trop beau. » Et c'est vrai. Il y a 800 km de côtes inviolées à lotir...

François SIMON.- samedi 20 octobre 2012

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