Assurées toute l'année par Oméga, les maraudes du 115 sont renforcées l'hiver par la Croix-Rouge et Médecins du monde. Un travail de l'ombre à la rencontre des sans-abri. Entre écoute et frustration.

Parking de la gare SNCF. Pierrot s'est fait agresser et demande un hébergement au 115. «Pour me protéger des autres, pas du froid», dit-il. Photos Philippe Messelet

Il a beau faire nuit, on les repère de loin. Gilet fluo bardé du 115, Croix-Rouge ou Médecins du monde, salariés d'Oméga et bénévoles. Ensemble, en voiture, ces maraudeurs arpentent les rues de l'agglo tous les vendredis soir du 1er novembre au 31 mars et tous les soirs de grand froid à la rencontre des sans-abri. Un travail de l'ombre, qui nécessite de la patience, de l'écoute et de l'empathie. Avec de la frustration aussi. Comme ce soir-là.

20h vendredi. Au siège d'Oméga, boulevard Besson-Bey, le rapport du 115 affiche 0 à toutes les lignes. 0 place d'hébergement d'urgence à proposer. Les 13 lits du Rond-Point, l'accueil de nuit d'Angoulême ? Occupées, comme les quatre haltes de La Couronne, Ruelle, Gond-Pontouvre et la Croix-Rouge à Angoulême, gérées par la Fédération des acteurs de l'urgence sociale (Afus 16). «C'est très aléatoire, glisse Laurent Mien, le coordinateur de la veille sociale à Oméga. On a manqué de places tout le mois de novembre, alors que décembre a été très calme».

20h45. Sébastien, 36 ans, attend le 115 dans la halte de nuit de Gond-Pontouvre. Il n'a rien à manger ce soir. «On apporte des boîtes de conserve», dit Danièle Pigeault, responsable de la Croix-Rouge du Grand-Angoulême et bénévole depuis sept ans sur les maraudes. «On est six bénévoles à se relayer. Une fois par mois, ce n'est pas la mer à boire. Le plus dur, c'est quand on laisse les gens dans le froid. On est mal en rentrant.»

Sébastien, lui, vient de passer dix jours au Rond-Point. «Je dois laisser la place. Ici, je suis tout seul, ça fait du bien d'avoir de la visite», confie cet intérimaire au parcours en dents de scie. Qui se douterait qu'il est sans-abri? Sans doute pas grand-monde. Une chemise blanche et un dossier. «J'attends une formation en maçonnerie.»

Un profil qui n'a pas grand-chose à voir avec certains grands marginaux.

«De plus en plus délirant, faire attention si vous le croisez», «De retour sur Angoulême, peut être agressive», dit le rapport du 115 de certains habitués. Résister à l'envie de frapper fait partie du boulot. «Quand on est face à une personne alcoolisée et agressive, il faut se maîtriser, avoue Laurent Mien, qui réunit les maraudeurs une fois par mois pour échanger sur leurs difficultés. Au début, je me mettais en danger en voulant absolument régler le problème». En cinq ans, il a appris à évaluer la situation. «Il y a des moments pour recadrer, d'autres où il vaut mieux partir. On marche sur des oeufs, mais on n'est pas là pour se faire agresser.»

21h. C'est Pierrot ce soir qui a pris des coups. Il est planqué dans le parking de la gare SNCF, avec ses sacs en plastique et ses deux chiens. Les yeux plein d'eau. «Me laissez pas là ce soir, ils vont revenir me racketter, lance le trentenaire, qui vit depuis dix ans dans la rue. Il y a un gros costaud et une bande de jeunes qui veulent me piquer mes DVD et mes bières.»

L'agent d'Effia a appelé le 115. «ça fait cinq ans que je le côtoie, il est gentil et ça me rassure qu'il soit là.» C'est la première fois qu'elle le voit aussi mal. Au téléphone, Laurent Mien tente de lui trouver un abri pour la nuit. Il y a bien une place en halte de nuit, mais à Mouthiers, en dehors de l'agglo. «C'est tout neuf, ouvert depuis quinze jours.»

22h. À deux pas de l'église de Mouthiers, «l'abri du pèlerin» est bien là. Sauf que le digicode ne fonctionne pas. Re-appel au 115. Le veilleur du Rond-Point, qui prend le relais de l'Afus 16 pour gérer le 115 la nuit, n'a pas le bon code. «Les imprévus, c'est ça aussi qu'il faut gérer», dit Sébastien Bechereau, salarié de Médecins du monde qui fait les maraudes en tant que bénévole depuis un an et demi.

Ici, la bonne volonté et les bons sentiments ne suffisent pas. «On ne vient pas se donner bonne conscience, ajoute le jeune professionnel qui fait aussi des tournées de jour avec l'équipe mobile et tient le point écoute de Médecins du monde devant la gare. On est là sur un besoin primaire. Le soir, il y a aussi un côté plus intime et personnel, on peut aller plus loin dans le lien.»

22h45. Toc toc toc. Retour à la halte de nuit de Gond-Pontouvre. On réveille Sébastien pour lui proposer une place à l'hôtel et dépanner Pierrot et ses deux chiens. «On le fait rarement pour une question de budget», avoue Laurent Mien. Sébastien est d'accord.

A 9h demain, il devra rappeler le 115 pour rester là jusqu'au lundi matin. Avant un autre périple. Celui qui s'enchaîne autant pour les sans-abri que les maraudeurs.

Usant ? «ça l'est, psychologiquement, confie le coordinateur d'Oméga. Je ne ferai pas ça toute ma vie.»


14 Janvier 2013 | 04h00 - Mis à jour | 07h39 - Céline Aucher

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