Majoritaires dans les postes offrant peu de sécurité, les femmes sont les premières licenciées et renvoyées dans leur foyer. Dans le même temps, les Etats réduisent leurs efforts pour promouvoir l’égalité, l’accès à l’avortement ou lutter contre les violences.

On s’accorde à dire que les mesures d’austérité frappent en premier lieu les plus démunis, mais on a des réticences à admettre que la crise n’est pas neutre du point de vue du genre. Même quand la conjoncture est bonne, le revenu professionnel réalisé par des femmes dans leur ensemble est inférieur à celui des hommes. En période de dépression, elles sont davantage susceptibles de basculer dans la pauvreté. Certains groupes féminins – mères chefs de famille ou femmes très âgées – font partie des plus vulnérables. Les mesures d’austérité actuelles éloignent les femmes du marché de l’emploi bien plus que leurs collègues masculins. Eux, ils peuvent espérer une amélioration de leur situation avec la reprise. Par contre, pour les femmes, la perte de l’indépendance financière risque de devenir le prélude à la perte d’autres droits, acquis péniblement par les combats de quatre générations de femmes. La détérioration de leur condition risque d’être irréversible.

Revenu en berne, coût de la vie en hausse

Militantes syndicales et féministes fustigent depuis longtemps la ségrégation sexuée au travail ainsi que l’écart salarial entre hommes et femmes. Les sociologues soulignent qu’elles sont majoritaires dans des postes offrant peu de sécurité (temps partiel, intérim, travail sur l’appel) et risquent de fait de perdre leur emploi quand le marché d’emploi se rétrécit. Les députés du Parlement européen exprimaient en 2010 la crainte que les mesures d’austérité projetées ne frappent durement les femmes, « davantage exposées à la précarité d’emploi au licenciement et moins bien couvertes par les systèmes de protection sociale ». Le Conseil et la Commission européenne n’ont rien fait pour y remédier. En 2012 la situation s’est encore dégradée et les pronostics pour 2013 ne sont guère réjouissants.

Ces craintes se sont avérées fondées : les salariées travaillant à temps partiel ont perdu leur emploi. La fonction publique a été particulièrement touchée par les coupes budgétaires : en Europe les femmes constituent les deux tiers du personnel travaillant dans l’éducation, la santé et le social. Celles qui ont échappé aux licenciements subissent une diminution de prestations salariales alors qu’elles doivent faire face à une surcharge de travail. De plus, le coût de vie augmente. Au Portugal, en Espagne, en Italie, il y a eu des hausses successives de la TVA à partir de 2009. La Grèce a porté son taux « normal » à 23%. Le taux réduit, applicable aux biens de première nécessité, est passé à 13%, mais le fisc grec refuse d’admettre que détergents, poudres à lessive et serviettes hygiéniques en font partie et applique le taux élevé. Aux dépenses pour la nourriture et le logement s’ajoutent maintenant dans des nombreux pays les frais occasionnés pour le paiement de services gratuits jusqu’à il y a peu (garde des enfants, prise en charge de convalescents ou de personnes âgées). Juste après son élection en 2011, le conservateur espagnol Rajoy annonça des coupes au programme « Prise en charge de personnes dépendantes ». La mesure, visant en premier lieu les 250’000 bénéficiaires inscrits, prive du droit à l’assistance tous ceux qui pourraient en profiter dans l’avenir. Le travail jadis accompli par les services de l’Etat est dorénavant fourni « gracieusement » par les femmes de la famille. Il leur est difficile de concilier ces tâches avec une activité professionnelle. Dès lors, elles se voient obligées de réduire leur taux d’activité ou d’abandonner leur poste. Une grande partie du maigre revenu des ménages grecs est maintenant absorbée par les dépenses pour la santé : il est demandé aux assurés de prendre en charge de 10% à 25% de leurs frais médicaux et pharmaceutiques. Les personnes souffrant de pathologies chroniques (par exemple insuffisance rénale, épilepsie, diabète) doivent supporter le 25% des frais de leur traitement et ils sont de plus en plus nombreux à y renoncer. Le taux de suicide, jadis très bas au pays des Hellènes, a augmenté de façon vertigineuse ces dernières années. Ceux qui mettent fin à leurs jours sont le plus souvent des hommes vivant dans les grandes agglomérations urbaines. Chômeurs et endettés se sentant dévalorisés préfèrent « s’en aller » non sans avoir intimé à leur veuve de « prendre soin des enfants ».

Sur fond de crise et d’explosion du chômage, il aurait été judicieux d’abaisser l’âge de la retraite pour permettre à des jeunes et à des chômeurs de longue durée de trouver un emploi. Or, c’est le contraire qui se passe : plusieurs pays en repoussent l’âge. La Grèce, l’Italie, l’Autriche et le Royaume-Uni se sont empressés de gommer un petit privilège accordé à leur gent féminine : prendre la retraite à un âge moins avancé que les hommes en signe de reconnaissance sociale du travail non rémunéré accompli dans le foyer. Encore plus généreuses, les lois en Bulgarie, Lituanie, Pologne et Roumanie les libéraient des activités professionnelles après 60 ans. Maintenant, on aligne partout l’âge de la retraite des femmes sur celui des hommes et, en parallèle, on augmente le nombre d’années de cotisation nécessaires pour se constituer le droit à la rente vieillesse.

La mise en question des droits des femmes

De façon générale, les pertes d’emploi des femmes sont moins spectaculaires que celles des hommes. La menace de fermeture d’un atelier de l’industrie automobile déclenche des vagues de solidarité alors que la délocalisation d’une usine de textile dont le personnel est féminin émeut peu. Lorsque les emplois se font rares, la tolérance sociale au chômage féminin augmente, seuls les hommes sont considérés comme des gagne-pain « légitimes ». Aux chômeuses européennes actuelles viendront s’ajouter en 2013 des employées de banque, devenues surnuméraires suite aux fusions des établissements de la branche.

La Grèce, qui détient le palmarès européen des sans-emploi, a un taux de chômage masculin de 23%, mais celui des femmes dépasse le 30% ! Sans compter celles qui ne sont pas comptabilisées du fait qu’elles ont un poste à temps partiel. On déplore le chômage des jeunes, mais on omet de préciser qu’il frappe davantage les filles. Elles constituent le 62% des chômeurs grecs de moins de 25 ans. Cumulant les handicaps – au manque d’expérience viennent s’ajouter les arrêts dus à la maternité –, ces jeunes filles auront de la peine à s’insérer plus tard dans le monde du travail. La crainte qu’elles n’en soient à jamais exclues semble fondée.

Milieux conservateurs et Eglises se mettent à vanter les compétences féminines en matière de soins, d’éducation ou d’art de repriser. Ceux qui brossent un tableau idyllique de la vie familiale sèment quantité d’embûches sur le chemin professionnel de la bonne gardienne du foyer. Le Parlement hongrois a voté la suppression de l’article constitutionnel sur le « salaire égal pour travail égal ». Les différentes formations de l’extrême droite revendiquent pour le père de famille un salaire qui lui permette de subvenir aux besoins de la maisonnée, de sorte que l’épouse se consacre aux nobles tâches domestiques. Cet état d’esprit influence les décisions et ouvre la voie à des forces qu’on croyait à jamais bannies de nos sociétés européennes. L’Eglise revient en force, les milieux cléricaux ont l’ambition de mettre leur grain de sel dans tous les domaines, à commencer par le déni du droit à une IVG et aux maternités choisies. En Hongrie, l’Eglise catholique a réussi à faire inscrire dans la constitution la « protection du droit à la vie ». Avec les protestants, elle va gérer 20% des établissements scolaires. Et puisqu’on y est, pourquoi pas des hôpitaux confessionnels ? Avec des ulémas chrétiens à leur tête prescrivant aux médecins les traitements à appliquer ? Invoquant la foi et la loi, les blouses blanches irlandaises laissèrent mourir Savina Halappanavar, une femme enceinte de 17 semaines. Tout en ayant diagnostiqué une fausse couche chez la patiente qui se plaignait d’intenses douleurs au ventre et qui perdait le liquide amniotique, les médecins refusèrent d’entreprendre l’avortement qui s’imposait tant que le cœur du fœtus battait… La patiente, qui n’était ni Irlandaise ni catholique, décéda d’une septicémie.

Il était de bon ton avant la récession de se dire soucieux de l’égalité des sexes. Les Etats élaborèrent des lois pour la garantir, tout comme des programmes éducatifs pour défaire les préjugés y relatifs. Des bureaux d’égalité veillaient à l’application des lois. Ces offices n’ont plus pignon sur la rue : en Espagne, le Ministère de l’égalité a été supprimé, ailleurs ces bureaux hivernent, les sommes qui leur sont allouées rendent leur fonctionnement illusoire. Les antennes de planning familial font aussi les frais des coupes budgétaires, tout comme les services d’écoute et de conseil (violence, suicide, aide aux jeunes).

Les enseignants grecs expriment leur préoccupation face à la violence scolaire en hausse. Verbale ou physique, elle est quotidienne et les maîtres l’attribuent au vécu familial de leurs jeunes élèves et disent que les violences domestiques ont augmenté. Le 25 novembre dernier, paré pour la circonstance de son ruban blanc, le maire social-démocrate d’Athènes a pris la parole devant un auditoire féminin nombreux. Se disant solidaire des celles qui subissent les mauvais traitements, il a réitéré la promesse concernant la mise sur pied d’un refuge pour femmes violentées et leurs enfants. Attendue depuis 2010, la maison ouvrirait ses portes en 2013 et pourrait héberger jusqu’à 20 personnes alors que l’agglomération athénienne compte six millions d’habitants ! A l’autre bout du continent, l’Espagne, pionnière pour la prévention des violences domestiques, ne poursuit plus ces programmes par manque de fonds.

vendredi 22 février 2013, par Anna Spillmann

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