Propos recueillis par Bruno Rieth

Lundi, l'ancien co-président du Parti de gauche tenait une conférence sur le thème "Laïcité et paix civile", comme une réponse à la folie meurtrière des frères Kouachi et de leur complice Amedy Coulibaly. L'occasion pour "Marianne" d'interroger l'ex-candidat à la présidentielle sur le sens qu'il donne à cette tragédie, les leçons qu'il faudrait en tirer et les débats qu'il estime urgent d'avoir...

 

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Marianne : Comment avez-vous vécu les événements de l’attaque meurtrière de Charlie Hebdo ?
Jean-Luc Mélenchon : Aussitôt je me suis dit : « Pourvu que ce ne soit pas vrai » ! Je ne voulais pas que ce soit possible. Cette rédaction, c’était des gens que je connaissais, avec qui j’avais des affinités personnelles, des gens pleins de gentillesse, d’une grande simplicité. Mais bien sûr, j’ai eu aussitôt claire conscience de la nature très politique de cet attentat. Chaque fois que ces fanatiques tuent, ce sont des personnes de la gauche laïque. En Tunisie, il y a eu deux morts pour la liberté de conscience, tous deux du Front populaire ! J’étais allé aussitôt à Tunis. Ici aussi je suis allé sur les lieux, assez anxieux, sans trop savoir comment me rendre utile. Je me suis dit, il y a peut-être un ami de l’équipe à qui je pourrais donner un peu de réconfort. Sur place, j’ai ai été touché par l’attitude des policiers : sensibles, délicats, ils nous donnaient — en nous ménageant — des infos. Ce sont des moments que l’on n’oublie pas.
Ensuite, je me suis demandé quel sera l’impact de l’événement : « Comment la population va réagir ? » Et il y a eu les mobilisations du peuple anonyme. Alors ce fût l’émerveillement, et un sentiment de gratitude énorme pour mon pays d’avoir été capable d’une telle mobilisation sans haine. Le peuple s’est mis en mouvement. Le pari des assassins est un échec. Ils nous ont frappé à l’endroit qui a permis le plus grand rebond. L’élan de ce dimanche n’est pas simplement émotionnel. La fraternité républicaine est à la fois un sentiment et un concept politique. La république s’est refondée dans la rue ce dimanche. C’est un point d’appui pour la suite. Car les amis du communautarisme et de la théorie du choc des civilisations ne resteront pas sur cet échec. Les criminels non plus.

 
Le frère de Ahmed Merabet, ce policier qui est mort en tentant de stopper les frères Kouachi a, dans un vibrant hommage, rappelé la nécessité de ne pas tomber dans les amalgames qui lieraient musulmans et fanatiques. Pensez-vous qu’il y a effectivement un risque et comment éviter ce « piège tendu » selon Robert Badinter ?
Ce risque, c’est même le but des assassins ! Ils veulent cet amalgame ! La résistance à l’amalgame, c’est donc la manière d’empêcher qu’ils trouvent un espace, c’est leur enlever l’eau du bocal. De l’autre côté, il y a tous ceux qui sont les tenants du choc des civilisations qui ont pour but l’ethnicisation de la vie politique, ceux qui veulent que tous les communautarismes s’approprient l’espace public. J’ai aussi été écœuré de voir comment des gens ont profité des événements pour instiller sournoisement une forme particulièrement perverse d’antisémitisme en laissant entendre qu’il y aurait une communauté « à part » dans la nation républicaine. Un peu comme cette récente une du Parisien dévastatrice : « Juifs de France : la tentation du départ ». De qui d’autre dirait-on ça ? Pourquoi répandre ce soupçon ? Mais il a été mis en échec. Le discours du grand rabbin de France déclarant « La France est pour nous une espérance » a été une formidable gifle à la manœuvre de Benyamin Netanyahou (le Premier minsitre israëlien, ndlr) et de Roger Cukierman (le président du Crif, ndlr) pour suggérer un judaïsme exogène en France. La Marseillaise de la grande révolution républicaine a été le chant commun de ces jours. 

La gauche n’a-t-elle pas une nécessaire autocritique à effectuer, elle qui a parfois abandonné ou refusé de réfléchir à la question de la laïcité ?
Au Parti socialiste, ils ont effectivement     . . . .

MARIANNE2.fr