Je ne ferai pas de petit film. Je ne vais pas me la jouer. Je reste chez moi, parmi les miens comme tout le monde. Je pense à vous, mais pas comme vous croyez. Et je n’attends pas vingt heures dix pour me dépêcher d’oublier qui est censé s’occuper de tout. Voici mes anti-vœux pour tous ! Je vous souhaite la fin d’un monde. Le monde de l’argent roi, le monde des cupides qui pourrissent le ciel, la terre et la mer ! Le monde des lâches et des malins vautrés dans les connivences et les arrangements. Les mauvais jours finiront ! Vienne le temps de cerises et des jours heureux. Un matin se lèvera, couleur de rêves. Peut-être bien le jour même où tant de grands cœurs auront davantage confiance en eux-mêmes que dans les marionnettes à gros fils avec lesquels les puissants détournent leur attention.  

J’ai pensé à vous. On connaît mes sentiments à l’égard de la corvée de vœux. C’est peu dire que ce soit un pesant abattage pour qui se trouve dans la vie publique. J’ai déjà raconté ces montagnes de cartes à trier, j’en ai reçu huit mille une année, parmi lesquelles de rares et émouvantes cartounettes écrites à la main par des cœurs bienveillants, noyées dans ces fleuves de trouvailles plus ou moins grotesques et rétribuées à grand coûts auprès des agences de communication. Mais cette année, il y a du neuf pour moi.

Maintenant il pleut aussi des mails et des sms envoyés à la chaîne par des machines sans âme. L’expéditeur sait-il seulement que je suis dans sa liste de diffusion ? Non. Je n’ai pas de doute à ce sujet. D’ailleurs plus des deux tiers sont des hypocrites et ne pensent pas un mot de ce qu’ils me souhaitent, j’en suis certain. Sans compter tous ceux qui achèvent de m’assassiner en se préoccupant de ma santé. Quoi qu’est-ce qu’elle a ma santé ? J’ai encore perdu un jeune camarade il y a quelque jours et aussi un proche familier, donc je suis bien au courant du sujet, de la loterie qu’est la mort. La mort fait du chiffre, un point c’est tout. Et nous, pauvre blé en herbe de tous âges, nous sommes immortels jusqu’à ce qu’elle vienne montrer sa face glacée au carreau. Deviendrais-je misanthrope chaque nouvel an ? Je me répète d’une année sur l’autre. Mais l’industrie des vœux aussi. J’ai voulu lutter contre cette terrible mise à distance qui me gagne quand je n’en peux plus de m’impliquer dans toutes les souffrances. Je me suis demandé de quel côté des vœux seraient autre chose qu’une comédie, un rite contraint. Je veux dire où les utiliser comme un prétexte pour prononcer les mots comme on n’ose pas le faire le reste du temps à des gens en particulier parce qu’on éprouve de la gratitude à leur égard, ou bien une très ardente communion d’esprit. Tout le monde connaît ce sentiment je crois bien. Je voudrais bien dire merci encore à ce jeune guide qui m’a fait visiter les ruines romaines de Saint-Rémy-de-Provence juste pour le son de sa voix accordé en basse aux stridences des cigales, son application à raconter avec justesse, sa volonté de bien faire après déjà quelques heures à se répéter d’un groupe à l’autre. Je suis rentré en moi-même et je me demandais à qui je voudrais dire des mots de cette sorte ? Des mots qui en les exprimant vous emplissent à nouveau d’une situation ou d’un sentiment qui rendent plus fort quand ils vous ont traversé. Ah ! Ça y est, je vous vois mes camarades. Je vous vois, chère Angélique la voix posée devant Sodimédical, votre fillette vous tenant la main, Yvon à Pétroplus qui semble porter la raffinerie sur son dos, Rachid devant les machines à protéger, Xavier Mathieu que les puissants du jour comme ceux de la veille ont laissé sur sa croix, Yves, Nathalie, Lionel, Gérard, Aurélie, Murielle. Je vous vois à mesure que je vous écris. C’est la lutte qui nous a fait nous rencontrer. J’aurais été plus pauvre sans cela, c’est sûr. Après chaque rencontre on discutait entre nous. Comment réglerions-nous le problème si nous étions au pouvoir ? Vous voyez le genre de question qu’on se posait ? Et on y répondait. Dans le wagon, dans la voiture, en cassant la croûte après les réunions c’est comme si le mur de la fatalité reculait. Et nous on devenait d’autres personnes. Le pays était à nous le temps de cette discussion, la vie se réglait, nous n’étions plus en exil ni sous occupation comme tant le ressentent. J’ai aimé ces moments qui sont le véritable sens de la radicalité concrète. C’est une chose d’avoir écrit des kilomètres de textes contre la mondialisation libérale, l’Europe de Merkel et ainsi de suite, et c’est une autre d’avoir vu les visages de la ligne de front mille fois décrite. Oui, voici devant moi vos visages mangés de l’angoisse d’une lutte que les autres croient seulement syndicale alors que c’est la lutte pour le droit de se regarder dans la glace et dans les yeux de ses mômes. J’ai demandé à Laurence Sauvage vos numéros de téléphone et un par un j’ai fait un message. Sous prétexte de vœux je vous ai dit ma gratitude. Depuis combien d’années n’avais-je pas fait de vœux dans ces conditions. Comme je ne peux m’en empêcher, quoi qu’on se moque de cela dans mon foyer, je théorise aussi ce que cet instant m’inspire. Je pense que la sincérité ne s’adresse pas seulement à ses interlocuteurs. Je crois qu’elle nous change nous même quand elle s’exprime. Ça me fait un sujet de gratitude supplémentaire à l’égard de mes destinataires de message

Une semaine après la fin du monde, Hollande fait des vœux.

Alors comme ça, le président va nous parler pour nous édifier. Je vais écouter ça. Peut-être. Je ne voudrais pas trop lui en vouloir. C’est pourquoi je limite le temps que je passe à le regarder ou à l’écouter. Cet homme dit une chose comme il en dirait une autre. Comment le croire, quoi qu’il dise, même quand on aimerait bien.

Il m’avait promis l’amnistie des syndicalistes et des associatifs. Il n’a rien fait. Rien. Pourtant qu’est-ce que ça lui coûtait ? Ces gens ne sont-ils pas ceux qui marchent sur la première ligne ? N’est-ce pas eux qui nous font et nous délèguent ? Il n’a rien fait parce que ses conseillers lui ont dit que ça obligerait parfois les patrons à réintégrer les personnes en cause. Quelle horreur ! Un gars qui revient au boulot la tête haute ! « Sire, nos amis ne le comprendraient pas » disent les grouillots du prince. Nos amis ? Les grands patrons chez qui l’on se rend au congrès d’été à dix ministres, les patrons avec qui l’on dîne, les patrons dont les soupirs de Parisot sont des ordres. Dis-leur bonne année, François, à nos camarades, c’est ton maximum pour eux ! Bonne année, les Sodimédical, ces femmes sans salaires, gagnantes de trente procédures à qui tu avais dit « on ne vous oublie pas ! » quand elles t’ont abordé sur le marché de Châlons. Leur boîte est liquidée. Seuls tes vœux, dans leur fraternelle sincérité, peuvent les réconforter. Dis aussi « meilleurs vœux pour l’année nouvelle » aux ouvriers de Florange, à ceux de Sanofi, à ceux de Thalès. Les vœux c’est ton maximum d’action possible. Dis des vœux à ceux de EADS que tu as abandonné à la finance, et aussi à ceux d’Alcatel livrés à Goldman Sachs, sans que l’Etat n'ait levé le petit doigt ! Dis des vœux pour qu’après ça on ait encore une aéronautique française, une téléphonie, une recherche pharmaceutique. Vas-y François, les vœux c’est ton excellence ! Voici des idées : « Qu’ils mangent de la brioche ! » « Qu’ils n’aillent pas en Belgique s’ils ne veulent pas se mettre minables ! » Qu’ils aillent à Rungis « pour savoir que le pays est gouverné » comme tu l’as proclamé à la face des caissons, des cageots et des carcasses qui semblaient en douter en te voyant faire l’important à quatre heures du matin dans un marché où ton cortège ralentissait le travail. Bref, une semaine après la fin du monde, François Hollande va nous annoncer que l’année prochaine sera pire. Dans un an il redressera la courbe du chômage qui va s’envoler. Moins pire que pire ce sera pire de toute façon. A vingt heures les masochistes seront à la fête !

JEAN-LUC-MELENCHON.fr